Un peu catastrophées par notre arrivée tardive, le style unique de Grégoire Jokic nous interpelle. Seul à son piano, il crée des boucles entêtantes auxquelles s’ajoute de l’électro. Entouré d’un halo de lumière, l’artiste nous fait entrer dans une autre dimension : une sphère intime aux contours mélancoliques. “Ciao ciao” lâche-t-il en toute modestie, au moment de partir.
Une apparition discrète elle aussi, sans chichi : voilà Thylacine. En silence, il offre à sa musique le premier souffle. Un bruit sourd, des écrans de lumières blanches vivaces, la fréquence qui s’accélère. Soudain, tout s’illumine… Pour s’éteindre à nouveau. “Attendez, j’ai un écran qui est tout noir, ce n’était pas prévu “. Petit problème technique donc, mais Thylacine n’est pas facile à décontenancer. C’est reparti.
Entouré de son synthé et de ses tables de mixage, William Rezé, de son vrai nom, est accompagné ce soir au piano par Bravinsan. Ensemble, ils jouent un répertoire varié. Tout y passe, même la musique classique d’Erik Satie. Mais le piano n’est pas le seul instrument à avoir sa place ce soir. Quand Thylacine sort ses saxophones, les images à l’écran s’adoucissent, et on se laisse emporter dans ce voyage.
Son voyage. Partout où il va, le jeune nomade s’inspire. Entre deux musiques, il se confie à nous : il évoque Roads Vol.3, son dernier album. Ce compositeur itinérant s’est nourri des rencontres musicales pour produire ces compositions si singulières. Ces sons, il les découvre et les enregistre à l’autre bout du monde, en Namibie, ou juste à côté en Suisse. Si l’on tend l’oreille, on peut entendre le souffle du désert ou le crissement d’un wagon. Sur scène, il les assemble en un mixage sonore et visuel aux résonances profondes. Sa façon à lui d’immortaliser les souvenirs… Et de les partager.
L’atmosphère immersive fonctionne, les grandes barres d’écran nous plongent entre monts et mers et nous offrent l’espace nécessaire pour entrer dans son univers. Les décors sont d’ailleurs “100% made in Bretagne…enfin presque” annonce-t-il fièrement. Une scénographie qu’il a pensée lui-même à partir de croquis.
Au fur et à mesure, les têtes se mettent en mouvement. En rythme, comme hypnotisées. Plus la soirée défile, plus la transe opère : les mains claquent, les sifflements sont plus prononcés, les corps se délient. Les lumières saccadées nous font basculer.
D’un instrument à l’autre, du saz baglama au doudouk arménien, on traverse les contrées sonores, les rythmiques imagées. Thylacine orchestre le tout avec aisance. Les sons montent en crescendo, et nous avec. Les chants traditionnels se mêlent à la musique électronique et le saxo : un mélange improbable, mais réussi. On ne peut plus résister : on se lance dans la fosse pour vibrer encore un peu…et poursuivre l’aventure !
✍️ Par Heidi Michaud et Lisa Morel Dumas
Photos © Élodie Le Gall