La création d’Arthur Pérole, portée par quatre jeune·s comédien·ne·s danseur·euse·s, a fait se lever sept fois le public du Triangle. Tendre Carcasse est une ode au corps dans tous ses états, une déclaration d’amour joyeuse et libératrice à nos fragiles ossatures.
La chaleur de la journée a été accablante ; les derniers rayons rasent l’horizon et l’air devient enfin agréable. Vingt-sept degrés début avril : difficile d’étouffer l’inquiétude. Le public de Mythos a rendez-vous loin du Thabor ; à 20 h se joue Tendre Carcasse, création mêlant danse et récit d’Arthur Pérole et de la Cie F.
Le hall grouille. Sous le grand préau extérieur, des gens s’adonnent à un combat d’épée, probablement resté·es bloqué·es dans les limbes de Nelvar (nom de la satire médiévale jouée plus tôt dans la semaine). La grande salle du Triangle est comble. Depuis quatre éditions, je n’avais pas vu, sur une proposition non musicale, un public aussi varié, notamment en termes d’âge. La jeunesse est de sortie !
Le plateau noir est vide, les lumières allumées. Derrière le rideau, des chuchotements, puis, à voix basse : « merde, merde, merde, merde ». Iels entrent en scène : Agathe, Élisabeth, Arthur et Matthis, en ligne. Silence. Les quatre jeunes artistes semblent timides, impressionné·es, sur le qui-vive. Iels soufflent, ne savent trop que dire, se meuvent à tâtons, reculent pas à pas. Agathe brise le silence. Puis tou·te·s, tour à tour. Dans un même mouvement de va-et-vient, Agathe, Élisabeth, Arthur et Matthis se livrent. Comme si l’on allumait une radio, changeant de fréquence à chaque intervention, ou qu’assis·e en terrasse, on tendait l’oreille à droite, à gauche, captant une bribe de confession d’ici ou de là.
Agathe est fière d’être brune : ça la rend mystérieuse. Élisabeth n’est ni introvertie ni extravertie. Arthur est en « sursis capillaire ». Matthis parle beaucoup à son ostéopathe : « C’est bien, Quimper, y a la mer ». À mesure que les gestes d’inconfort se répètent, les langues se délient. Les corps se déploient, lentement. Les hontes, légères ou coupables, ne sont plus murmurées à demi-mot à l’oreille d’un·e ami·e, mais offertes aux yeux du public, désormais dans le noir.
Gratter ses croûtes et les manger, scier plus fort pour capter le regard d’un père, contracter ses abdos pour porter un crop top, lisser ses cheveux pour effacer son métissage, forcer sa masculinité pour mieux être accepté·e, éviter d’être étiqueté·e « pédé », « petite », « faible », ou pire ; éviter d’avoir mal. Modifier son corps pour entrer dans le rang, exister dans le regard de l’autre, devenir invisible. Et, une fois seul·e le soir, dans son lit, embrasser ses orteils, parce qu’ils nous portent chaque jour, et sont « pratiques pour danser ». Parler et partager ces petites choses ou ces grands maux infligés au corps, pour lui rendre la tendresse qu’il mérite, et se sentir accepté·e.
Alors le rythme s’accélère ; on se débarrasse des couches de tissu en trop, on lâche le poids porté sur les épaules. Les nouvelles tenues pailletées s’assument ; les traits du corps naguère occultés deviennent reliefs et fiertés. Les battements sonores accompagnent cette mue libératrice : chaque danseur·euse déploie son style, ses gestes, et l’ensemble forme un corps uni. Une jeunesse rassemblée, une explosion de joie et de gestes incontrôlés, fruit du courage d’avoir laissé ses failles s’exposer. Enfin. Iel·les dansent pour elleux, pour se sentir mieux, loin de ce que l’on pourrait en penser. Et tant mieux, car chacun·e, dans ce qui a été livré, peut se reconnaître, rire, ou esquiver un geste de gêne.
Alors, quand Agathe, Élisabeth, Arthur et Matthis se mettent à danser, on voudrait le faire avec elleux : danser sans vergogne, avec toute la tendresse pour l’enfant qu’on a été, l’ado qui s’enfermait dans sa chambre et dansait devant son miroir, musique à fond, se contrefichant de l’état du monde autour.
✍️ Par Ewen Dubée
Photos © Nico M