Dimanche, avant d’entrer dans le théâtre du Vieux-Saint-Étienne, nul n’est armé pour l’épopée qui va nous être contée. Puisse Nelvar, le royaume sans peuple, traverser bientôt de nouvelles contrées, et souffler au loin son air magique de révolution.
Sur le parvis de l’église du Vieux-Saint-Étienne, le public s’agglutine. La place est bien calme et les terrasses fermées ; rien ne laisse présager l’aventure qu’on s’apprête à vivre. Un monde à part va nous être présenté, un monde ancien, une terre hostile, peuplée de créatures magiques.
La salle est comble. Un léger brouhaha résonne dans la coque inversée formée par la charpente de l’église transformée en théâtre. Les grandes alcôves gothiques forment le décor parfait pour ce qui va suivre : un ticket direct pour un voyage dans le temps, quelques siècles en arrière, mais surtout un autre regard sur le présent, et ce qui pourrait advenir dans un an. À peine le temps pour les frileux·ses de déposer une couverture sur leurs genoux, que les lumières s’éteignent.
Le décor est planté, et on embarque bien loin…
Nous voilà projeté·e·s dans le paysage fantastique des terres d’Armane, représentées par une carte imaginaire mystérieuse, semblant tout droit sortie de l’esprit de Tolkien. Un plateau de jeu idéal pour les joueurs et joueuses que nous allons découvrir.
Le royaume de Nelvar fut créé de toutes pièces par un roi véreux, maître dans l’art de créer des récits aptes à berner les masses. Ce roi parvint à unir les peuples des trolls, mages, humains, orques, gobelins et autres créatures mystiques derrière un projet en apparence bien beau : l’union de tous·tes, masquant à peine l’exploitation des un·e·s par les autres. Supérieur·e·s autoproclamé·e·s.
Seulement voilà, nulle paix ne dure éternellement. Ce calme factice est perturbé par l’échec du roi à engendrer un dauphin ; le royaume est laissé sans prince. Commence alors la guerre du trône. L’elfe, fervent bras droit de l’alors roi, erre esseulé dans les ruelles de la citadelle de Zalterane, en quête d’une résolution inespérée, d’une solution providentielle, d’une succession qui ne causera point de trouble. Jamais dans l’histoire de Nelvar, le royaume n’avait été laissé orphelin de son roi.
Mais qui pourra bien succéder au roi ?
Alors que l’elfe noie son désespoir dans les chopes de cervoise, une bonne fée lui susurre à l’oreille une histoire tombée dans l’oubli. Celle de la couronne de Boroghmar, perdue il y a des siècles, qui a le pouvoir de désigner qui est digne de régner. Le souverain bien nommé
sera le seul, consensuel et point remis en doute, à même d’unir Nelvar derrière lui et de laisser le royaume hors du chaos qui plane.
Mais qui peut bien partir à la quête de ce graal dont on doute même de l’existence ? Qui pour prétendre à la légitimité absolue ? Une délégation est constituée, composée d’un elfe, d’une magicienne, d’une jeune orque, d’un troll et d’un humain.
Nos cinq héros s’aventurent pour un long périple dans les terres dangereuses dépeuplées du royaume. Y parviendront-iels ? Qui la couronne désignera-t-elle ? Et qui régnera sur le peuple de Nelvar ?
On ne naît pas monstre, on le devient.
Une histoire bien commune, me direz-vous, comme il y en eut des milliers, des chevaliers de la Table ronde au Seigneur des anneaux, en passant par Kaamelott. Mais celle-ci n’a rien de commun, déjà parce qu’elle a lieu en direct devant nous. Les cinq comédien·ne·s endossent tour à tour la narration, dans un entrelacs de décors plus crédibles les uns que les autres. Même dans leur simplicité, ces structures artisanales, mises en relief par des jeux de lumière millimétrés, nous projettent dans un autre monde. Les deux heures et trois quarts que nous passons à Nelvar s’écoulent aussi vite que la trilogie du Hobbit, ou que les sept saisons de Game of Thrones, et là aussi, on en redemande.
Sans se prendre trop au sérieux toutefois, nos cinq protagonistes traversent les embûches et nous dévoilent peu à peu le visage des allégories qu’iels incarnent. Plus les métaphores s’énoncent distinctement, plus nous les reconnaissons : nos dirigeants impunis, les entrepreneurs assoiffés de pouvoir masquant leurs intérêts derrière des discours d’inclusion bien lisses, les partisans du « en même temps », les bien-pensants, les classes de la population mises dos à dos, n’ayant plus que le choix de devenir le monstre ou la vermine, de pointer du doigt l’autre quand le véritable ennemi les regarde, amusé, d’en haut.
Un monde imaginaire assumant son propos, sans mystères.
Le texte de Logan de Carvalho, lui-même co-metteur en scène avec Margaux Dessailly, parvient à faire ce qui manque par ces temps troublés. D’une part, assumer l’imaginaire, le pousser dans ses retranchements, dans ses clichés et ses limites parfois, pour que quiconque goûte au plaisir d’être transporté au-delà de son quotidien. D’autre part, faire en sorte que cet imaginaire ne reste pas qu’une métaphore, que l’énigme soit résoluble par le plus grand nombre, que sa réponse évidente nous fasse prendre en pleine tête nos maux communs. Un théâtre intelligent sans être pompeux, jouant des références les plus populaires pour unir un peuple qui s’ignore, à qui on fait oublier qu’il est un corps, et que le corps, pour se mouvoir, n’a pas toujours besoin de sa tête.
Qu’on peut lui la couper d’un coup de hache, et qu’il serait bienvenu de le faire tant qu’il en est encore temps. Même un dragon invincible ne peut rien contre l’amour et la vie, qui, unis et partagés, ont le pouvoir de détrôner quiconque prétend les écrabouiller.
Vous ne passerez pas !
Je m’emballe, mais tout cela n’est qu’une fiction : la garde royale n’use pas de « sa violence légitime » sur les affamé·e·s courroucé·e·s, les ministres n’agressent pas, et nul n’accuse son voisin de s’ensauvager pour mieux l’ostraciser.
Je vous ai peut-être perdu dans mes prophéties allusives, mais les cinq magnifiques et brillant·e·s comédien·ne·s sauront vous faire comprendre bien mieux que moi. Une troupe fabuleuse de talent ! Si vous cherchez de l’espoir, partez visiter Nelvar quand vous en aurez l’occasion, et il se peut que vous vous mettiez à voir les choses différemment. Le roi est mort, vive le peuple, vive Nelvar !
✍️ Par Ewen Dubée
Photos © Jean-Adrien Morandeau