« Je vous demande de garder le silence et de ne pas consulter vos téléphones portables sous peine de confiscation. La Cour va faire son entrée, veuillez vous lever pour l’accueillir s’il-vous-plaît. »
L’huissier de justice présent à notre arrivée donne le ton et nous fait sentir que la pièce qui va se jouer n’est pas comme toutes les autres… Car ce soir on rejoue le procès d’Hamlet et, comme nous le répète l’avocat de la défense, nous allons décider de son sort et de sa liberté. Tandis qu’Ophélie, sa fiancée, l’accuse d’avoir tué son père Polonius car celui-ci s’opposait à leur union, Hamlet lui oppose la thèse de l’accident et donc de l’homicide involontaire. Tout un programme qui s’inspire bien sûr de la célèbre tragédie shakespearienne. Jusqu’ici tout paraît simple. Sauf que sur les huit personnes sur scène, seules trois sont des comédiens professionnels, qu’aucun texte n’a été écrit et qu’aucune répétition n’a eu lieu avant ce soir. Comment est-ce possible me direz-vous ? C’est très simple : grâce aux talents de comédiens d’un genre un peu particulier… des avocats du barreau de Rennes.
La procédure formelle d’un procès est donc respectée à la lettre et les avocats se lancent des plaidoiries enflammées pour défendre leur client d’un soir en jouant sur nos émotions, sur notre raison, notre sens de la justice, voir même sur l’actualité. La référence à la récente réforme pénale de Christiane Taubira ne passe pas inaperçue ! A la suite des débats, l’avocat général requiert de 8 à 10 ans d’emprisonnement pour Hamlet et l’obligation de suivre des soins psychologiques pendant 6 ans. Les jurés, tirés au sort parmi le public, s’éclipsent pendant une trentaine de minutes pendant que le débat fait rage parmi les spectateurs : « il ne peut pas être considéré comme responsable, il était dans un état second », « y a pas eu préméditation certes mais quand on poignarde quelqu’un, on réalise, on est forcément coupable », « je pensais avoir une opinion mais après leurs plaidoiries… je doute là », « heureusement que j’suis pas juré, j’ai aucune idée de quoi décider… », etc.
Quand le jury revient dans la « salle d’audience », le temps s’arrête, tout le monde est suspendu aux lèvres du président de la Cour… « Le jury estime qu’Hamlet a donné la mort sans intention de la donner, par conséquent Hamlet est acquitté ». On entend des soupirs de soulagement dans la salle, de l’incompréhension face au verdict pour d’autres.
Mais tout cela se transforme en une certaine gêne quand le metteur en scène de la pièce prend la parole et nous annonce qu’hier soir, au même endroit, avec des personnes pourtant similaires à nous tous, Hamlet a été condamné à 8 ans de prison. Une phrase d’un des avocats me revient alors en tête et prend maintenant tout son sens « Ne condamnez que si vous possédez l’ultime conviction qu’Hamlet est coupable ». Pourtant cette ultime conviction semble bien subjective.