Lorsque Monarques d’Emmanuel Meirieu débute, on comprend vite que cette pièce de théâtre n’est pas comme les autres : une vidéo est diffusée, longue d’une dizaine de minutes, narrée par la voix émue d’un homme qui se remémore son enfance passée avec son frère à se rouler dans l’herbe et laisser les papillons monarques se poser sur leur visage. On apprend que ces papillons migrent du Canada au Mexique, du Nord vers le Sud, et on nous dévoile alors le lien que ces papillons ont avec les migrants qui partent en train du Mexique pour rejoindre les États-Unis allant du Sud vers le Nord, qu’on surnomme les papillons monarques. Le fil directeur de la pièce étant dévoilé, la vidéo se termine et les rideaux s’ouvrent, laissant place à un décor brillamment réalisé : un train à taille réelle est placé sur la scène, accompagné de statues faisant office de figurants, sur un rail poussiéreux rempli de débris. De ce magnifique décor, Jean, un Haïtien parti retrouver son frère au Canada se met à bouger et à parler, cherchant de l’eau pour son ami Santiago : le voyage à commencé.
Monarques est une pièce ambitieuse : l’utilisation de supports audiovisuels, le décor grandiose et la prouesse physique que nécessite la pièce pour ses acteurs forment un ensemble d’exigences qui nous indiquent la volonté de faire de cette pièce une expérience mémorable. S’ajoute à cela le message de la pièce, un message anti-Trump, une mise en lumière sur ceux qu’on invisibilise, et un message d’espoir porté par le symbole du papillon monarque, qui fait de la pièce une expérience émouvante et profondément humaine. On peut aussi remarquer le parallèle entre les papillons monarques et les migrants et l’utilisation des lumières et du décor pour le réaliser, qui brouille les frontières entre le réalisme et le surréalisme, les personnages se confondant alors avec les papillons.
Cette pièce est spéciale, marquante, émouvante, mais au final, certaines lacunes donnent à cette pièce au potentiel immense un goût d’innacompli. On peut penser tout d’abord au rôle presque anecdotique de Reina, une femme enceinte qui souhaite traverser le mur entre le Mexique et les États-Unis, qui ne parle pratiquement pas avec Jean et qui passe les trois quarts de la pièce à ne rien dire, ni faire. Le manque de discernement entre réalisme et surréalisme est un parti pris intéressant, mais il peut apporter ici de la confusion. Les personnages sont mi-humains, mi-papillons, et on oublie alors l’un des objectifs majeurs de l’œuvre, qui est d’humaniser ceux qu’on a tendance à invisibiliser. Leurs expériences personnelles sont oubliées au profit de battements d’ailes. La pièce n’est pas mauvaise, loin de là, mais elle manque de temps pour pouvoir exploiter tout son potentiel. En seulement 1h30, il est difficile de pouvoir exploiter la richesse des pistes que la pièce évoque, comme le lien entre la vie et la mort, entre la bestialité et l’humanité ou encore l’influence de la migration sur l’identité. Il est difficile également de définir plus clairement les frontières entre réel et surréel en si peu de temps, ce qui cause alors ce sentiment de confusion.
Monarques est une pièce formidable, qui brise les codes du théâtre classique pour en faire un support nouveau, original et qui, sur la forme, est une réussite totale. Les décors, les lumières, la musique de fond et le talent des acteurs sont des arguments plus que suffisants pour faire de cette pièce une expérience grandiose. Seulement, sur le fond, cette pièce peut laisser une légère frustration, qui résulte non pas d’une mauvaise histoire, mais d’un manque de temps qui empêche l’exploitation du potentiel extraordinaire de l’oeuvre. Je recommande vivement cette pièce, qui m’a permis de comprendre les difficultés traversées par ceux qu’on surnomme les papillons monarques, qui a ajouté de la poésie là où l’espoir est rare, dans un monde qui se brutalise de plus en plus. Cette pièce permet de regarder avec un peu plus de douceur la douleur du monde, et de remplacer nos pleurs par des ailes de papillons.
✍️ Par Mayeul de Witasse Thezy
Photos © Elodie Le Gall