Au sein d’une ancienne église, plafond en bois et colonnes de pierres font le charme du théâtre du Vieux Saint-Etienne. Le cadre parfait pour s’aventurer dans le royaume de Nelvar. Au cœur du récit, un événement : la mort du roi Flégur. Et une question : qui sera en mesure de lui succéder ? Ainsi démarre une quête pour retrouver la couronne de Boroghmar, celle censée déterminer le futur roi, à la manière de l’épée Excalibur.
Cinq personnages – elfe, troll et autres créatures qui peuplent Nelvar – se lancent alors dans une série d’épreuves rocambolesques. Mais jusqu’à quel point leur entente est-elle possible ? Car dans ce royaume, la devise semble plutôt être “Diviser pour mieux régner” : les logiques de domination y ont rompu définitivement l’harmonie initiale (s’il y en a eu une, un jour…).
Si on croit d’abord en un univers fantastique, avec fées et pouvoirs magiques, très vite, les références à notre monde actuel se multiplient et se révèlent troublantes de proximité. À travers leurs attitudes et leurs discours, les protagonistes reflètent les maux de la société. Le parallèle avec les différentes classes sociales et les discriminations qui en émanent devient évident, même si le public reste libre de l’interpréter comme il le souhaite !
Du genre “heroic fantasy”, ce conte soulève donc des questionnements qui vont bien au-delà des frontières de Nelvar. Comment se rassembler quand la société semble se déchirer ? Comment faire communauté lorsque certains individus expérimentent des inégalités sociales intolérables qui s’accumulent ?
Réinterroger le mythe du “vivre-ensemble républicain”, telle est la quête qu’à entreprise Logan De Carvalho. Ce metteur en scène, comédien et auteur, livre ici une fable contemporaine et réalise une prouesse langagière, à la fois poétique et fantasque, sur fond de harpe et de tambours (composition par le comédien Raphaël Mars).
Les analyses sont fines, les discours percutants. Entre deux éclats de rire, on se prend des sacrées claques.
Le vocabulaire parfois familier et les costumes – mi-cape, mi-survêt – viennent ajouter des anachronismes humoristiques.
Cette subtile satire de la société capitaliste est rendue accessible par une mise en scène artisanale, sans artifice, mais bien pensée. Les mimes burlesques et les bruitages sonores nous rendent hilares. Plus encore, le spectacle nous fait devenir des personnages à part entière et on se surprend à huer un elfe ou scander avec ferveur un slogan de révolte.
Bien sûr, ce conte moderno-moyenâgeux reste une fiction, mais “il faut bien commencer quelque part” finit par chuchoter l’un des personnages avant que les lumières ne s’éteignent.
Aux apparences de conte de fées, ne vous méprenez pas : la rhétorique de cette fiction pourrait résonner en vous bien au-delà des murs de pierre du théâtre !
✍️ Par Heidi Michaud et Lisa Morel Dumas
Photos © Jean-Adrien Morandeau