Il n’est pas facile d’écrire une critique sur une œuvre aussi personnelle que celle de Jean Le Peltier dans VIEIL.
Personnelle par l’originalité de la création, du jeu d’acteur et de l’histoire mais aussi dans la perception du spectateur.
Jean, Yves dans le conte, s’adresse directement au public pour lui annoncer un drame : Michelle, sa partenaire qui devait jouer Poney, l’autre personnage de l’histoire, est morte hier. Une mise en abîme immédiate qui n’enlève rien au mystère. En effet, Yves va entreprendre de conter/jouer l’histoire tout seul, endossant un à un tout les personnages créant des ambiances en enclenchant lui même des petites musiques…
Et surtout, il dessine. Il a une grande fresque blanche en fond, qu’il remplit de dessins au fusain pour « bien qu’on comprenne ». Un peu maladroit, comme un enfant qui a préparé un spectacle et qui veut que les adultes comprennent tout, il nous entraîne dans l’histoire de Poney et d’Yves, amoureux, qui décident d’aider un géant tatoué de savoirs nommé Thierry. Ce géant se meurt, d’une blessure à la clavicule et a besoin de 1000 salives de 1000 personnes de 1000 pays ou du Grand Ironiste. Yves et Poney optent pour la deuxième option et partent à la recherche de ce philosophe volant qui vit sur un lac turquoise. Mais le voyage regorge d’aventures, de rencontres, de pensées…
Le charme du comédien, vêtu d’une marinière assortie à ses chaussures est absolu : il nous emmène tout de suite, interrompant son récit de digressions fabuleuses. Construites, subtiles et émouvantes, elles ont leur place dans l’histoire : Yves nous raconte pourquoi ses chevaux se nomment Saaatan et Sataaaan, que faisait Gilles Deleuze avant de se suicider, comment Calimity Jane avait peur avant de s’endormir le soir et pourquoi l’amour peut être envahissant.
Et puis, quand ce n’est pas lui qui parle, c’est Poney. Ce personnage est incroyable : incarné par le même comédien, il contraste clairement par sa langueur tragique de l’incertitude enfantine d’Yves…Ses longues tirades sont de purs moments d’émotion où elle semble sonder son âme pour nous en donner les complexités avec la plus grande clarté.
A un moment, Yves nous donne une combine pour signifier à quelqu’un avec qui on discute que l’on souhaite dormir : il faut s’allonger progressivement, regarder les étoiles et puis, à un moment, il va y avoir un dernier mot sans que personne ne sache que c’était le dernier… Cette phrase qui concentre l’indicible des moments parfaits de la vie est à l’image de ce spectacle inattendu, rêveur et imaginatif… Yves continue à dessiner, des tâches de fusain en nombre grandissant sur le visage et nous fait sentir tellement bien qu’on ne voudrait pas que ça s’arrête…
Jean Le Peltier nous parle à travers tout ses personnages : il nous parle de sa vision du théâtre, de sa mise en récit, des émotions en jeu dans la représentation, de ses questionnements en tant qu’artiste. La fin est emblématique d’une réflexion que le comédien et le spectateur peut avoir sur la représentation artistique. On se sent « respectés et en sécurité » comme dans le monde vivant préservé à l’intérieur du corps du géant de l’histoire.
Tour à tout drôle, enfantin ou sérieux Yves ne se défait jamais d’une une sorte de gravité : il ne nous raconte pas des histoires, mais bien une histoire avec tout ce qu’elle a de sérieux : le conte est aussi un moment d’expression profond, loin de l’image uniquement distrayante et légère que l’on a des contes pour enfants. La mort, la douleur, le manque, la colère y ont une place importante;
Le plus dur à quitter, c’est bien le dessin : cette fresque est le souvenir de notre voyage dans le monde de Jean Le Peltier et on voudrait l’emmener avec nous… Je suis restée longtemps à la regarder pour imprégner dans ma mémoire ce conte qui m’a ramenée dans cet imaginaire que les adultes veulent tant retrouver.
Magique.