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Mythos 2026

Quand on dort on n’a pas faim, au réveil on dévore tout   

Le récit est ponctué de pas de danse enflammés, portés par des heels maîtrisées à la perfection ; des confettis explosent, des bulles jaillissent, le château s’anime.

 Les rues alentour fourmillent en ce premier samedi des vacances de printemps, dernier week-end du festival Mythos. Le CCNRB, rue Saint-Melaine, accueille pour la troisième et dernière fois cette semaine la création d’Anthony Martine : Quand on dort on n’a pas faim. On ne sait pas encore à quoi s’attendre. 

Le gradin se remplit, on se serre sur les bancs de bois, le temps d’observer ce qu’on aperçoit déjà du décor. Un demi-cercle de pelouse en plastique rose couvre le sol, un château mystérieux se dresse dans l’obscurité : on distingue une tourelle sur la gauche. Au-dessus, trône une pleine lune faite de morceaux de miroirs et de sequins. Un filet de lumière l’éclaire et produit une clarté douce, teintant le plateau des reflets bleutés d’une nuit d’été. 

À ma gauche, deux femmes font connaissance. L’une dit venir de Paris pour assister à ce moment, suivant de près le travail d’Anthony Martine. La seconde l’admire aussi : elle l’a vu dans Makbeth, réinvention de Shakespeare par la compagnie Munstrum, et en est restée bouleversée. 

Il était une fois, une forteresse imprenable… 

Le spectacle commence dès l’entrée du public. Installé·es sur les gradins, on observe les arrivées. Nous savons qu’il sera question de queerness et de décolonisation, pas beaucoup plus. Alors, quand on s’aperçoit que rares sont les visages de personnes racisées dans la salle, on commence à s’interroger… 

Les lumières s’éteignent. Un jeu d’ombres dévoile deux silhouettes derrière un voile blanc : une scène de mariage, tout droit sortie d’un film de Michel Ocelot. L’une des silhouettes se détache, laissant l’autre seule derrière le rideau, hésitante. Merendys Martine fait son entrée sur le plateau. La soeur du comédien s’installe, silencieuse, et tresse lentement des tissus, sans discontinuer. Nous ferons sa connaissance plus tard. 

Commence la première partie du spectacle : le récit initiatique d’Anthony Martine lui‑même. Tantôt narrateur, tantôt sous la cape de son propre rôle, tantôt Paris Ardant, allégorie de la capitale imitant l’actrice portant le même nom, elle figure ici comme la voix intérieure d’Anthony, le guidant, le contredisant, parfois le délaissant. 

À la sortie du lycée, Anthony est admis en prépa au lycée Henri‑IV, temple de la bourgeoisie parisienne. Son père l’avertit. Qu’il se méfie, qu’il n’oublie pas : partout où il sera accueilli désormais, il sera toujours perçu comme le bouffon du roi. Le jeune homme a d’autres choses à faire que se méfier, il a une ville à découvrir, affamé par sa nouvelle vie. 

À Paris, il se lie d’amitié avec des camarades issu·es de familles de châtelain·es, d’intellectuel·les ou de chef·fes de grande entreprise : des jeunes gens qui voyagent à en perdre raison, dans un semblant de normalité qui les rend agaçant·es. Il découvre aussi les affres de Grindr : des daddies qui l’exotisent sans remords. Les notifications pleuvent, et les notes tombent, jamais sans commentaires méprisants. Prestige oblige : rien ni personne ne doit s’écarter de la norme. 

Se créer un monde à soi pour tenir… 

Heureusement, Fanny Ardant veille. Elle lui rappelle qu’il a faim, qu’il lui reste tant à découvrir. Fanny, Lady Gaga, les héro·ïnes de manga qu’il fantasme ou envie. Elle est belle l’armada d’Anthony, elle l’aide dans sa chambre alors qu’il s’efface dans le monde. Il adopte les codes de ses désormais semblables blancs bourgeois, mais rien n’y fait. Son père avait raison : même intégré à la cour, il reste le bouffon du roi. 

Le récit est ponctué de pas de danse enflammés, portés par des heels maîtrisées à la perfection ; des confettis explosent, des bulles jaillissent, le château s’anime. Un univers magique, déroutant et réconfortant à la fois, construit pièce par pièce : porte d’entrée dans l’intimité de l’artiste, qui, en livrant son histoire, offre aussi une performance de star. Un chaos joyeux, orchestré avec soin, qu’on ne voudrait pas voir s’arrêter. 

… Et venger sa race 

Mais au bout d’une heure, le quatrième mur est brisé. Une lumière jaune tamisée réveille les paupières, et le comédien s’adresse alors à nous. Merendys, entourée de sa tresse tissée, enlace l’autre bout à son frère et devient animatrice télé. L’émission commence par un blind test. Sympathique, croit‑on. Reconnaîtrons‑nous les trois morceaux à venir ? Des airs de zouk très connus, cumulant des millions d’écoutes sur les plateformes. Personne ne bronche. Aucune main levée. Malaise. Ignorance. « C’est votre patrimoine aussi, je vous signale », lance Anthony, faussement détaché, réellement indigné. 

Merendys le conduit ensuite dans sa tour. On y découvre ses influences : sur des étagères reposent des vinyles de Solange, Lous and the Yakuza, ou encore Kelela. Pour la chanteuse dont Anthony reprend les mots, les descendant·es des victimes de la colonisation, qui par ses systèmes de pensées et d’oppressions subsistent encore sous bien des formes, ont assez parlé et ne sont pas entendu·es, alors le silence est une option restante, pas un silence subi, mais bien choisi. 

Pour « venger sa race », Anthony s’est abreuvé de penseur·euses noir·es. Lui à qui l’on a imposé la lecture d’auteurs blancs toute sa scolarité, il apprend qu’il peut briller sous un autre astre que celui du roi ; qu’il existe d’autres voix, et que la lune peut, elle aussi, l’éclairer. Il se recentre, perçoit les couleurs que les Blancs refusent de voir, bien calé·es dans leurs privilèges. Un fuck bienvenu aux théories color‑blind, et aux voix blanches qui prétendent parler pour au lieu de laisser parler les personnes concernées. 

Sous le saule fait de ficelles dorées suspendues, Merendys l’invite à partager les dernières dingueries racistes entendues de la part de « personnes prétendument de gauche âgées de dix‑huit à quarante ans ». Des phrases si abjectes qu’on pourrait en rire, mais que nous‑mêmes ou nos voisin·es de siège aurions pu prononcer. Le rappel nécessaire qu’écouter des podcasts et lire quelques livres ne suffit pas. Fermer sa bouche, laisser sa place : c’est souvent déjà mieux. 

Que tremble la cour du roi 

Le lien entre les deux parties du spectacle n’est pas anodin. En refusant que le partage de son récit intime soit vidé de sa substance politique, Anthony Martine s’adresse à un public 

majoritairement blanc, gavé à la culture légitime, déterminant en partie ce qu’elle est. Il les connaît, voit leurs oeillères, et leur rappelle que l’oppresseur·e, même silencieux·se, n’est jamais aussi loin qu’on le croit, qu’il est même souvent face à nous dans la glace. C’est ce miroir qu’Anthony et Merendys Martine nous envoient, non sans courage et patience, non sans talent et joie, bien au contraire. 

À la fin, la salle se lève, applaudit. Le frère et la soeur reviennent, drapeaux de la Palestine et de la République démocratique du Congo à la main. On lit une phrase projetée sur les genoux des comédien·nes : “Sometimes you have to create your own history” de la réalisatrice noire lesbienne Cheryl Dunye. Il était temps qu’Anthony Martine puisse crier haut et fort la sienne d’histoire, du haut de son château dans le ciel. 


✍️ Par Ewen Dubée
Photos © Jean-Adrien Morandeau